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Interview de Cécile Dufraisse, illustratrice de "Pierres d'Encre 11" par Julien Dewoghélaëre 15/03/2022 12:35

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Photographie © Laura Behague



- Pourrais-tu te présenter en quelques mots et nous raconter un peu ton parcours ? Comment en es-tu venue à l’illustration ?
Qu’est-ce que je peux te dire pour me présenter ? L’illustration, c’est une activité assez récente pour moi, même si j’ai toujours senti que j’aimais dessiner. J’ai commencé au lycée, je gribouillais en cours. Mais ce n’est qu’il y a quelques années que je me suis dit qu’il fallait que je prenne vraiment le temps de dessiner car c’est une activité qui me fait beaucoup de bien.
Humainement, je suis une femme vivante, impliquée dans de nombreuses associations, qui aime avoir du monde autour d’elle. Je suis la maman de trois garçons et grand-mère d’un petit-fils depuis fin 2020 et je trouve ça génial.
Professionnellement, de formation initiale, je suis éducatrice de jeunes enfants. J’ai travaillé pendant plusieurs années en halte-garderie et j’ai ensuite coordonné un service petite enfance au sein d’une association qui gérait différentes structures en milieu rural. Puis, cela fait maintenant plus d’une dizaine d’années maintenant, j’ai effectué un virage de la petite enfance vers l’infographie. Cela n’allait plus au sein de mon service et j’ai ressenti le besoin de partir. J’ai effectué un bilan de compétences qui m’a conduit à suivre une formation d’infographie pendant un an. Cette dernière m’a permis de me familiariser avec des outils de dessins type Illustrator, Photoshop, etc. Je n’étais pas encore certaine de prendre cette orientation pour ma vie professionnelle mais j’étais sûre que j’avais besoin de prendre du recul. Au sortir de cette formation, je recherchais plutôt des postes de directrice de structures liées à la petite enfance mais je trouvais plutôt chouette d’avoir pu ajouter d’autres cordes à mon arc. Finalement, cela devait être la bonne barque sur laquelle je m’étais embarquée avec l’infographie car une personne de la formation qui travaillait à l’époque en CDD à l’Office National des Forêts m’a alors contacté. Ayant trouvé un CDI autre part, il m’a proposé de le remplacer. C’est comme cela que je suis rentrée concrètement dans ma vie professionnelle dans l’infographie à l’ONF dans un atelier où l’on faisait de la signalétique. Les thèmes que l’on y aborde (Nature, patrimoine) correspondent bien à la personne que je suis.
Ceci dit, Je ressens toujours un lien entre mon expérience professionnelle au niveau de la petite enfance et ce que je fais en illustration. . J’ai un style assez naïf et ce côté petite enfance transparaît dans mes illustrations qui ressemblent en général à des illustrations jeunesse.

- Merci pour ce portrait qui permet de mieux comprendre l’influence de tes illustrations. Peux-tu nous dire maintenant comment tu as eu connaissance du projet Pierres d’Encre ?
En 2019, une amie m’a fait découvrir l’Inktober, un défi que l’on se lance à soi-même : tu as une liste de mots qui servent de thèmes pour faire un dessin chaque jour. Je me suis dit que cela allait me mettre le pied à l’étrier pour m’investir dans l’illustration. Je me suis donc lancée. J’ai publié mes dessins sur Facebook. Je recevais des encouragements de mes amis. C’est cela qui a constitué le point de départ. Au travers de ce défi, j’ai pu découvrir mon style, l’étayer. J’ai recommencé en 2020 et j’ai senti que je progressais. En 2021, je me suis lancé un nouveau défi : réaliser un dessin par semaine en demandant des thèmes à mes amis. J’ai ainsi réalisé une illustration par semaine, en janvier, février, mars. Puis, le printemps est arrivé et j’ai dû m’occuper de mon jardin. J’ai donc arrêté ces dessins réguliers.
Mais c’est par ce biais qu’une connaissance Facebook, une amie d’amie m’a transmis le lien d’appel à illustrations en noir et blanc pour le Pierres d’Encre n°11.Comme je dessinais en noir et blanc, elle a naturellement pensé à moi. Je me suis alors dis : pourquoi pas !

- Creusons un peu cette question, qu'est-ce qui t'a poussée finalement à sauter le pas et à proposer ta candidature ?
L’illustration, c’est quelque chose qui est en moi depuis toujours. Mes dessins, je ne les signe pas Cécile Dufraisse mais Stoche. C’est un surnom que l’on m’a donné plus jeune et qui me permet de faire le lien avec la personne que je suis à l’intérieur. C’est difficile à exprimer mais après avoir commencé à faire s’exprimer cet être intérieur en 2019, j’ai senti que j’avais besoin d’aller plus loin, de faire quelque chose de ma créativité mais je ne sais pas trop par quel bout m’y prendre. En fait, j’ai réalisé que j’avais besoin de la reconnaissance de l’autre pour pouvoir me reconnaître moi-même en tant qu’illustratrice, pour me conforter dans cette voie. L’Inktober m’avait donné confiance en moi. Le fait de postuler à un appel à illustrations et d’être retenue, c’était aussi un moyen de pouvoir me dire : j’ai été choisie. Cela participait à cette reconnaissance nécessaire pour asseoir ma légitimité et ma confiance en moi.
Le fait d’aller dans un projet qui soit lié à l’écriture également avait vraiment du sens. J’ai besoin que mes dessins racontent quelque chose. Je me rends compte également que ce mode d’illustrations me plaît. Le fait d’avoir un mot dans l’Inktober ou d’avoir les poèmes du Pierres d’Encre, cela donne une contrainte qui permet de focaliser la créativité et d’aller quelque part. Je trouve cela vraiment intéressant.
Avant d’avoir connaissance du projet Pierres d’Encre, j’avais proposé à une amie qui écrit de prendre n’importe lequel de mes dessins et d’écrire un petit mot dessus. L’idée était de préparer une petite exposition, agrémentée de petits textes associés aux dessins et peut-être pourquoi pas de réaliser un petit livre. Et c’est à ce moment-là que m’est parvenue votre appel à candidature. Je me suis dit : c’est tout de même un signe, il faut que j’essaie ! Qu’est-ce que je risque, après tout ?

- Et ce projet avec cette amie, il a abouti finalement ?
Pour l’instant, non. Quand je lui ai proposé, elle m’a répondu qu’elle n’aimait pas travailler sur commande. J’ai l’impression, peut-être que je me trompe, qu’elle était dans le même état d’esprit que moi quand on me demande un dessin : j’ai peur ! J’ai peur de décevoir les attentes de l’autre, celles qu’il a projetées dans mon dessin. Je me dis que la personne a surestimé ce dont j’étais capable et qu’il va être un peu déçu. Je me dis qu’elle doit ressentir un peu la même chose. Ceci dit, ce projet n’est pas totalement oublié. Nous nous sommes revus récemment. Je lui ai demandé de travailler sur la petite biographie que je compte vous envoyer pour que vous puissiez la publier sur le site du Temps des Rêves. Ce n’est pas exclu que l’on fasse quelque chose ensemble mais pas pour l’instant.
Le fait de travailler avec votre équipe, de contribuer au projet Pierres d’Encre qui se concrétise, c’est vraiment très satisfaisant. C’est chouette de contribuer et de voir le projet qui aboutit. C’était aussi une autre source de motivation pour répondre à l’appel à candidature : réussir à avoir un objet fini avec mes illustrations ! C’est aussi pour cela que j’étais ravie quand j’ai su que j’étais choisie.

- Discutons maintenant un peu de ton processus de création. Comment as-tu procédé  pour faire naître un dessin à partir des poèmes du Pierres d’Encre ?
Quand j’ai reçu le recueil de textes, je me suis dit : ça y est, on est dans le concret ! Je dois avouer que je ne suis pas une grande lectrice, je pense que c’est justement pour cela que j’aime illustrer : l’illustration est ma porte d’entrée vers la lecture, finalement. Je n’ai pas non plus une grande connaissance de la poésie. Quand j’ai commencé à lire les textes, cela ne m’a parlé tout de suite. Je me suis alors dit : dans quoi me suis-je lancé ? C’est un sacré défi ! Vingt-cinq textes à illustrer, je le savais avant que cela ferait beaucoup. D’autant que je voulais comprendre le sens des textes en profondeur, que mon dessin aille plus loin que la simple évocation : le texte parle d’un chat, alors je dessine un chat ! J’avais envie qu’avec mon dessin, on ressente les émotions qui se dégagent des poèmes. Pour certains textes, j’ai eu vraiment du mal à les comprendre.
Je me suis alors dit : Cécile, tu te détends ! Prends les choses, une par une. J’ai commencé par le premier texte, le premier du livret si je me rappelle bien, « Perce-neige » . Ou alors, c’était le premier pour lequel j’ai eu une idée. Dans ce poème, il y avait l’évocation du souffle du vent, je voulais que cela transparaisse dans mon illustration. J’ai interprété en dessin ce que j’ai senti qu’il y avait dans le texte. J’étais plutôt contente de l’harmonie qui se dégageait entre l’illustration finale et le poème. Cela m’a mené au texte suivant, puis à celui d’après, etc.

- Tu as demandé à effectuer toi-même la mise en page de l’ouvrage. Peux-tu nous dire pourquoi ?
Pour moi, c’était important. L’illustration n’allait pas sans la mise en page. J’avais du mal à livrer en pâture mes dessins, sans contrôle sur la mise en page. Quand je vais dessiner, il faut que je comprenne le sens du texte pour savoir par quel biais je vais aborder l’illustration. Mais il y a aussi une idée de la façon dont va se répartir le dessin, de l’harmonie entre le dessin et le texte selon qu’il est long ou court, selon la façon dont l’auteur a agencé les mots, etc. Ma manière de penser mes dessins est liée à la façon dont j’imagine la mise en page finale. Ces deux aspects sont vraiment liés, en fait.

- Y a-t-il un poème que tu as particulièrement  aimé illustrer ?
« En Dedans » , j’ai vraiment aimé l’illustrer parce qu’il m’a amené à aller quelque part où je n’allais pas. Il a fait partie des premiers poèmes que j’ai illustrés et que j’ai transmis à Annabelle pour avoir son opinion. Elle m’a tout de suite fait le retour que ce n’était pas le même style que mes autres dessins. Et c’était vrai. Le texte m’évoquait le côté oppressant de tout ce que la vie t’envoie. J’ai bien aimé que ce texte m’amène hors de ma zone de confort. Maintenant, je comprends le texte mais avant, j’ai dû le lire plusieurs fois. Cela m’intéresserait d’avoir le retour de l’auteure pour savoir si j’ai bien réussi à saisir ce qu’elle voulait exprimer.
Sinon, j’ai également aimé illustrer « Après la pluie ». Il fait partie de ces dessins où je ne savais pas trop où j’allais quand j’ai commencé. J’ai eu des moments de doutes avant de faire mes ombrés. Je me suis motivée à continuer sur ma lancée malgré les doutes, pour ne pas perdre le fil de mon inspiration. Et quand il a abouti, j’étais finalement satisfaite car c’était vraiment ce que j’avais envie d’illustrer. J’aime aussi beaucoup « À Olga » car je suis parvenu au résultat que je souhaitais. C’est pareil pour « Un jour », ce poème s’inscrivant tout à fait dans ma zone de confort. Un autre poème qui m’a beaucoup parlé, du fait que je sois grand-mère, c’est « matin enchanté » . Je ne suis pas certaine d’avoir compris tout ce que l’auteur voulait exprimer mais ce qui m’a parlé, c’est ce papa qui voit sa nuit écourtée parce que le bébé s’est réveillé. « Couche en fuite, on passe au bain » , etc… cela m’a naturellement évoqué l’univers des jeunes parents. L’inspiration, c’est toujours difficile de savoir d’où elle jaillit mais j’aime vraiment beaucoup ce dessin et la porte d’entrée qu’il donne sur le texte qui l’a inspiré. « Bien accordées », je l’ai illustré en dernier, mais dès le début, j’avais à l’esprit le type d’illustrations que je voulais pour le texte car j’avais déjà réalisé un dessin sur la même base des notes de musique pour l’anniversaire d’une petite fille. Quand j’ai lu le texte, je me suis dit que le principe collerait vraiment bien. Et la façon dont le dessin final traduit le texte, cela m’a bien plu. « Il est cinq heures » , je ne savais pas trop comment le prendre au départ. Quand j’ai commencé à l’illustrer, je n’étais pas vraiment convaincue et puis au fur et à mesure que le dessin prenait forme, j’ai commencé à bien aimer l’atmosphère qui s’en dégageait qui correspond bien à ce que je lis du texte, cet espèce de moment entre nuit et jour, cette ambiance vide.
Le rendu de nombreux dessins est souvent obtenu par hasard. Je ne sais pas faire autrement. Je cherche quelque chose que je serais capable de dessiner et finalement, cela donne un style particulier. J’aime bien cet effet de surprise que cela provoque chez moi qui suis pourtant à l’origine du dessin.

C’est chouette ce que tu décris. Certaines choses que tu décris m’évoquent certains aspects de mon processus créatif d’écriture.
Tu as trouvé le mot : créativité. La créativité, je pense que quelque soit ce que l’on crée, on accède à un autre niveau de nous, qui va en profondeur. On ne connaît pas toujours ce que l’on a l’intérieur de nous et du coup, cela se révèle à nous aussi. Certaines personnes me demandent : « comment tu as eu cette idée ? » En fait, je n’en sais rien. C’est venu comme cela. Créer, c’est se mettre dans un autre état d’esprit. C’est entrer dans une autre dimension. On s’ouvre, on se laisse aller, on s’accorde le temps. Vraiment pour moi, c’est une autre dimension que j’expérimente en dessinant.

- A l’inverse, as-tu rencontré des difficultés pour illustrer certains poèmes du recueil ? Et si oui, pourquoi ?
Je ne me souviens moins bien maintenant que je suis parvenu à illustrer tous les poèmes mais je me souviens d’un texte en particulier où je ne comprenais vraiment pas ce que l’auteur avait voulu dire. Il s’agit de « Sel » . C’était un des derniers textes qui me restaient à illustrer. Je me disais mais que vais-je bien pouvoir faire ! Je n’avais pas du tout saisi que le texte parlait d’un cortège funéraire. C’est en discutant avec Annabelle que j’ai ouvert les yeux sur le sens du poème. Grâce à cet éclairage, j’ai entrevu le texte tout à fait différemment et j’ai pu l’illustrer. Finalement, il fait partie des dessins que je préfère maintenant.
J’ai eu des difficultés avec quelques autres textes, du coup, j’ai feinté. J’ai amené de la légèreté sur des textes un peu grave. C’est cela aussi l’illustration. Et le texte apporte de la profondeur au dessin qui peut être un peu léger, surtout dans mon style d’illustrations.

- Peux-tu me dire ce qui t'a le plus intéressée dans ce projet et ce qu’il t'a apporté ?
Ce que m’a apporté le projet, c’est déjà d’avoir été au bout. J’avais peu de craintes de ne pas y arriver, car quand je m’engage, je suis fidèle à mon engagement. Malgré tout, quand j’ai reçu le manuscrit, je me suis tout de même dit : dans quoi me suis-je embarquée ? Certains textes me semblaient compliqués à illustrer. Le fait de dépasser ces obstacles et d’aller au bout, j’étais plutôt contente. Je ressens une satisfaction d’avoir mené à terme un projet qui n’était pas forcément aisé pour moi.
Ce qui m’a intéressée aussi, ce sont les contraintes qui m’ont conduit à aller chercher des choses que je ne serai jamais allée chercher autrement. En termes de créativité, ce genre de contraintes, c’est très aidant. Je suis très reconnaissante de ces contraintes qui font naître des idées dont on ne sait pas vraiment d’où elles sortent, du plus profond de nous.

- Est-il possible de voir certaines de tes créations sur Internet ? As-tu d'autres projets en cours ?
Je publie sur Facebook. Mais ce n’est pas du tout un profil pro. On trouve également sur ma page des photos de mes enfants, etc. Sur Instagram, la page n’est pas pro non plus mais est plus ciblée sur mes activités culturelles.
En projet, je n’ai rien de très concret par rapport au dessin. Mais j’ai envie de poursuivre dans cette voie. J’aimerais bien exposer. Je sens que je m’enrichis quand je crée et quand j’ai des retours. Je sens que cela fait partie de moi. Quand je signe Stoche, c’est vraiment parce que je sens que cela vient de mon for intérieur. Pierres d’Encre, c’est un premier pas, c’est un premier projet finalisé qui va voir le jour. Et j’ai envie de continuer à faire travailler mon for intérieur. Je ne sais pas dans quels délais car j’ai besoin de beaucoup de temps. Mais c’est une petite graine qui a été semée avant Pierre d’Encre, qui a germé sur ce projet et je sais qu’ une autre petite graine germera sur un projet à venir mais je ne sais juste pas encore quand, ni comment.

- Je te souhaite donc que beaucoup d’autres belles graines germent alors ! Un dernier mot ?
Je vous remercie de ce que l’on a fait ensemble. C’était vraiment agréable d’échanger avec vous, de sentir votre implication à tous. Je vous suis reconnaissante.

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"Autoportrait" © Cécile Dufraisse

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